lundi 7 novembre 2016

Pièce monstre
















Au Théâtre national de Toulouse, Laurent Pelly reprend "l’Oiseau vert", fable philosophique du Vénitien Carlo Gozzi traduite par Agathe Mélinand. Entretien avec le metteur en scène.
 
En 2008, au Théâtre national de Toulouse dont vous veniez de prendre la direction avec Agathe Mélinand, vous montiez "le Menteur" de Goldoni. Sept ans plus tard, vous vous intéressez à une pièce de Carlo Gozzi, autre auteur vénitien mais méconnu en France. Tous les deux étaient des ennemis…
 

Laurent Pelly : «Au cours de la deuxième moitié du XVIIIe siècle à Venise, Goldoni a réformé le théâtre en faisant notamment disparaître les masques de la commedia dell’arte au profit du théâtre de texte. Gozzi était contre cela. Ce qui est étonnant c’est que Gozzi a mis en scène ces polémiques au travers de ses pièces, en particulier dans "l’Amour des trois oranges", le premier de ses contes philosophiques.»
 

Comment avez-vous découvert "l’Oiseau vert" ?
 

«Par hasard. Je connais cette pièce depuis environ vingt ans. Agathe Mélinand l’a traduite intégralement. Cet auteur est assez peu monté. C’est une forme de théâtre très particulière. C’est d’abord une fable philosophique, mais c’est en même temps une comédie très drôle, une farce et une féerie. Ça mélange tous ces genres et ne ressemble à rien d’autre. C’est d’abord en cela que nous avons été séduits par le génie de Gozzi. Parce que c’est un génie ! Je connaissais déjà "l’Oiseau vert" quand j’ai mis en scène à Amsterdam l’opéra "l’Amour des trois oranges" de Prokofiev. "L’Oiseau vert" est la suite de "l’Amour des trois oranges" : on retrouve les mêmes personnages dans ces pièces écrites à dix ans d’intervalle.».
 

En quoi est-ce une «pièce monstre», comme le dit Gozzi ?
 

«D’abord parce que ça pose des tas de problèmes scénographiques et de réalisation de l’aspect féerique, puisqu’il n’y a ici aucune unité de temps ni de lieu, que des statues parlent et des pommes chantent, que l’eau danse. Ensuite parce qu’il y a un vrai mélange de genres. Je pense que c’est une pièce surprenante de bout en bout, on est sans cesse étonné de la résolution des choses. C’est extrêmement brillant, sans la moindre longueur, et drôle surtout. La pièce est écrite à la fois en vers, en prose et en lazzi. Le lazzi est un canevas servant de base aux acteurs pour des improvisations - Agathe l’a transposé en dialogues plus construits.»

Vous parlez de brutalité au sujet de ce texte…
 

«C’est un regard assez dur sur l’humanité. C’est très caustique, très méchant, comme un coup de poing. Il n’y a pas un personnage pour racheter l’autre. C’est d’abord une pièce sur la bêtise. C’est brutal comme des clowns. C’est une attaque contre les dogmes et le sectarisme, mais avec beaucoup d’humour et de drôlerie. Ce n’est pas uniquement noir, c’est plein de charme aussi : c’est noir et tendre à la fois.»
 

D’où vient l’expression «Shakespeare italien» utilisée pour qualifier l’écriture de Gozzi ?
 

«Les romantiques allemands, notamment Hoffmann, ont redécouvert Gozzi durant la première moitié du XIXe siècle. C’est, je crois, Goethe qui l’appelait le “Shakespeare italien”. Dans les grandes tragédies de William Shakespeare, on passe très rapidement de la tragédie à la comédie, ou inversement. Et puis ce sont des thèmes universels, on part avant tout de l’humain. Ça ne ressemble pas à Shakespeare, mais il y a une poésie permanente. Je trouve que “Shakespeare italien” lui va bien.»
 

Depuis peu, vous signez vous-même la scénographie de vos spectacles…
 

«Même si je n’en avais jamais vraiment fait, quand on est metteur en scène on est de toute façon toujours confronté à l’idée de l’espace. J’y ai pris goût grâce aux spectacles de l’Atelier du TNT dont les créations se font avec très peu de moyens. C’est le quatrième spectacle pour lequel je me charge de la scénographie parce que ça m’intéresse. Je profite aussi des moyens humains qui sont ici à notre disposition pour réaliser des rêves. Sur une telle œuvre, on pourrait déployer des moyens hollywoodiens et dépenser le budget total de l’année, mais c’est la solution poétique qui m’intéresse. Comment faire apparaître un palais ou faire parler des statues ? Le problème du magique et du féerique c’est qu’il faut trouver une transposition poétique sans jamais tout dévoiler. Une débauche d’effets ne m’intéresse pas. Il faut aller à la racine de ce théâtre là. Il est plus beau de faire rêver le spectateur à travers une forme d’évocation. Finalement comme pour le "Songe d’une nuit d’été", je trouve plus intéressant de cacher pour évoquer, plutôt que de montrer.
 

Vous avez choisi Marilú Marini pour interpréter le rôle de Tartagliona, la reine mère…
 

«Je l’ai rencontrée il y a 25 ans. J’avais monté "Eva Perón" de Copi, à Chaillot. Tous les Argentins de Paris étaient venus voir le spectacle, et on a sympathisé. On a cherché ce qu’on pouvait faire ensemble, mais les projets n’ont jamais vu le jour. Avec Agathe, on a tout de suite pensé à Marilú pour interpréter la méchante reine nymphomane et idiote : c’est un drôle de clown, un rôle qui lui convient très bien. Il était impensable de faire le spectacle sans elle… C’est une actrice merveilleuse et extraordinaire, une bête de scène.»
 

Propos recueillis par Jérôme Gac 
le 23 janvier 2015, à Toulouse
"L’Oiseau vert" © Polo Garat/Odessa
 

"L’Oiseau vert", du mardi 15 au samedi 19 novembre, au TNT,
1, rue Pierre-Baudis, Toulouse. Tél. 05 34 45 05 05.


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